Domination
La domination change de masque
La domination ne se maintient pas seulement par la force, l’inégalité ou la loi. Elle se maintient aussi en captant le langage même de sa critique. C’est pourquoi il faut aujourd’hui affronter une figure nouvelle du pouvoir : celle qui parle au nom de l’émancipation, mais reconduit la sujétion sous les formes de l’assignation identitaire, de la culpabilisation morale et de la surveillance symbolique. C’est cette figure que l’on désigne, malgré l’imprécision du terme, sous le nom de wokisme.
Une mutation de la critique
Le wokisme n’est pas d’abord une doctrine rigoureusement constituée. Il est une configuration intellectuelle et morale, issue de plusieurs courants, qui s’est progressivement consolidée dans le monde universitaire avant de diffuser dans l’espace public, administratif et médiatique.
Son point de départ n’était pas sans portée. Il rappelait que la domination ne se réduit pas à l’économie, qu’elle traverse aussi les rapports de sexe, de race, de culture, de langage, d’institution et de représentation. En cela, il corrigeait certaines cécités des universalismes abstraits ou des réductionnismes sociaux trop courts.
Mais une correction ne vaut pas encore comme principe. Lorsque cette critique se durcit, elle cesse d’élargir l’intelligence du réel et commence à le réorganiser selon une autre simplification : celle de l’identité.
Le primat de l’identité
C’est là que le wokisme devient philosophiquement contestable. Il substitue progressivement aux rapports sociaux l’identité des sujets, aux contradictions historiques la distribution morale des places, à l’examen des structures la lecture des appartenances.
Mais ce déplacement ne surgit pas de nulle part. Il s’inscrit dans une mutation plus large du capitalisme contemporain. À partir des années 1970, l’univers du marketing et de la publicité a connu une révolution conceptuelle décisive. Au vieux marketing de masse, qui visait encore une cible relativement indifférenciée par la réclame, se sont substituées des politiques de segmentation des marchés, ajustées aux styles de vie, aux genres, aux sexes, aux âges, aux appartenances ethniques, aux sensibilités culturelles. L’individu n’y apparaissait déjà plus comme membre d’une condition commune, mais comme porteur de traits distinctifs convertibles en parts de marché.
Dès lors, les différences pouvaient fleurir, mais dans l’horizon même de leur captation marchande. Les singularités n’étaient pas reconnues pour elles-mêmes ; elles étaient découpées, ciblées, exploitées, administrées comme niches de consommation. Le capital ne supprimait pas les différences : il les produisait, les entretenait, les raffinait, pour autant qu’elles deviennent rentables.
La globalisation réelle de l’économie a poussé plus loin encore ce mouvement. Elle a imposé une universalité concrète du marché tout en fragmentant les formes de vie. Elle a rendu de plus en plus indiscernable la causalité première des styles de vie, en mêlant sans cesse les déterminations économiques, symboliques, culturelles et médiatiques. Dans ce processus, les luttes elles-mêmes ont été segmentées, particularisées, rabattues sur des formes de survie identitaire — qu’elles soient queer, communautaires ou complotistes — au détriment d’une intelligence plus générale de la condition sociale.
C’est ainsi que s’est préparé l’effondrement idéologique de la conscience de classe. Non que les classes aient disparu, mais elles ont été recouvertes par un nouvel imaginaire social où chacun est sommé d’habiter sa différence, de faire valoir sa singularité, sa blessure, sa mémoire, son style de vie. Le conflit social ne s’abolit pas ; il se diffracte. Il cesse d’être pensé comme antagonisme structuré pour devenir juxtaposition de revendications segmentées.
Le wokisme hérite de ce terrain. Il ne crée pas ex nihilo le primat de l’identité ; il en radicalise la logique morale. Là où le marché segmente les consommateurs, il segmente les sujets politiques. Là où le marketing cible des profils, il cible des positions d’énonciation. Là où le capital administre des styles de vie, il moralise des appartenances. Dans les deux cas, le commun recule, et avec lui la possibilité d’une conflictualité unifiante.
Ce libéralisme avancé a séduit une part croissante des citoyennes et des citoyens du marché global. Il flatte l’individu, exalte sa liberté supposée, célèbre ses choix, ses préférences et ses modes de vie contre toute forme de transcendance collective, notamment contre celle qu’incarnait encore, fût-ce imparfaitement, l’idée de lutte des classes. La reconnaissance légitime des singularités se trouve alors absorbée dans un univers où les différences ne valent plus que comme phénomènes visibles, particularités administrables, styles de vie compatibles avec l’ordre marchand.
Or c’est là l’oubli décisif : pour le capitalisme, derrière ses promesses de pluralisme, de tolérance et de reconnaissance, le genre humain demeure une matière première. Sous les équations de la rationalité économique et les calculs de rentabilité, l’homme n’est jamais qu’une ressource, un flux, une variable, une marchandise.
C’est pourquoi le primat contemporain de l’identité ne constitue nullement une sortie du capitalisme. Il en représente bien plutôt l’une des formes culturelles les plus achevées. Il donne au morcellement social les apparences de la libération. Il remplace la communauté de lutte par la concurrence des reconnaissances. Il dissout la puissance critique du commun dans la prolifération des différences administrées.
La fin du commun
Une telle logique désagrège nécessairement le commun. Là où la politique devrait construire une conflictualité partageable, elle produit une archipélisation des légitimités. Chacun est rapporté à sa place, à sa dette, à son privilège, à sa mémoire, à sa vulnérabilité. L’émancipation cesse alors d’être une transformation du monde commun pour devenir une gestion concurrentielle des blessures reconnues.
Le wokisme se présente volontiers comme une radicalisation de la critique. Il en est bien plutôt une fragmentation. Il multiplie les identités là où il faudrait reconstruire des rapports ; il moralise les positions là où il faudrait analyser les structures ; il absolutise la reconnaissance là où il faudrait instituer une puissance collective.
C’est pourquoi il est politiquement stérile autant que théoriquement pauvre. Il ne dépasse pas la domination ; il la redistribue sur un autre plan.
De la politique à la morale
Le trait le plus frappant du wokisme est peut-être celui-ci : il remplace la politique par la morale. Les antagonismes historiques, les contradictions institutionnelles, les rapports de pouvoir objectivables cèdent la place à un partage simplifié entre innocents et coupables, éveillés et aveugles, autorisés et disqualifiés.
Le monde social devient alors un espace d’évaluation morale permanente. Les paroles sont filtrées, les intentions suspectées, les désaccords psychologisés, les formulations codifiées. La critique ne procède plus par argumentation, mais par rectification normative. On ne réfute plus une thèse ; on la délégitime en l’indexant à une position jugée impure.
Ce déplacement a une portée philosophique considérable. Car une fois la question du vrai remplacée par celle de la pureté symbolique, la pensée devient impossible. Il ne reste plus qu’une casuistique des offenses, des privilèges et des habilitations de parole.
L’université comme appareil
Que cette transformation se soit largement cristallisée dans l’université n’a rien d’accidentel. L’université contemporaine a offert à cette logique le lieu parfait : assez de théorie pour légitimer les catégories, assez de bureaucratie pour les administrer, assez de prestige symbolique pour les diffuser.
Les appareils de diversité, d’équité et d’inclusion ont souvent fonctionné comme des courroies de transmission entre sensibilité militante, régulation institutionnelle et normalisation morale. Il ne s’agit pas ici de nier les discriminations, ni de récuser toute politique correctrice. Il s’agit de voir comment la critique de certaines inégalités peut être capturée par des appareils qui en font une technologie de gouvernement symbolique.
L’université, qui aurait dû être un lieu de conflictualité rationnelle, tend alors à devenir l’espace protégé d’une orthodoxie où l’on administre les sensibilités, où l’on hiérarchise les blessures, où l’on surveille les formulations plus qu’on ne met à l’épreuve les idées.
Pourquoi il faut être anti-woke
Être anti-woke ne signifie donc ni défendre l’ordre ancien, ni nier les dominations réelles, ni se réfugier dans un universalisme abstrait. Cela signifie refuser que la critique des dominations soit confisquée par une morale identitaire qui détruit la possibilité du commun, fragilise la liberté de penser et remplace l’analyse par l’assignation.
Cela signifie aussi défendre une exigence plus haute : penser les dominations sans reconduire les sujets à des essences politiques, reconnaître les blessures sans les transformer en titres de souveraineté morale, analyser les rapports de pouvoir sans dissoudre la raison dans la subjectivité située.
Le wokisme est donc moins une pensée de l’émancipation qu’une pathologie contemporaine de la critique. Il absolutise ce qu’il devrait historiciser, moralise ce qu’il devrait analyser, fragmente ce qu’il prétend délivrer.
Rupture anarchiste
Pour qui écrit en anarchiste, la conclusion est nette. Il ne suffit pas de dénoncer l’État, le capital, l’Église, le patriarcat ou les vieilles hiérarchies. Il faut encore reconnaître les formes nouvelles de pouvoir qui se composent à l’intérieur même des discours de libération. Le pouvoir est d’autant plus redoutable qu’il sait désormais parler la langue de son propre dépassement.
Il faut donc rompre avec cette capture morale de la critique. Rompre avec la réduction identitaire, avec la bureaucratisation des blessures, avec la surveillance des paroles, avec la substitution du tribunal au conflit rationnel. Non pour revenir en arrière, mais pour rouvrir la possibilité d’une pensée et d’une pratique réellement émancipatrices.
La domination change de masque. La tâche de la libre pensée est de l’arracher.
Ligne de série
Penser libre, vivre debout, penser sans mutiler le réel, éprouver la raison, démasquer la domination quand elle parle le langage de l’émancipation : le fil demeure le même.
La rupture épistémologique commence toujours là où l’on refuse de penser dans les catégories que le pouvoir fournit lui-même pour rendre sa présence méconnaissable.
Daniel Adam-Salamon