Darwin trahi

La vie sans essence : contre l'arkhé génétique 

Chapitre IV — La vie sans essence : contre l'arkhé génétique

   La biologie moderne a fait de l'information génétique son principe premier. L'ADN serait l'arkhé au double sens du terme : origine et commandement. Il détiendrait le plan, le programme, l'essence de l'organisme. Cette croyance n'est pas une découverte scientifique : c'est une idéologie, une manière de penser le vivant qui répète, sous des habits moléculaires, les structures métaphysiques les plus anciennes.

Jean-Jacques Kupiec montre que cette génétique n'est pas falsifiable. Elle oscille constamment entre deux discours : un déterminisme causal strict quand elle prétend expliquer, et un repli sur l'aléatoire comme simple "bruit" quand les faits la contredisent. La variation, la plasticité, l'épigénétique, tout ce qui dérange l'essentialisme génétique est réduit à l'accident, à l'exception, au parasite. Le vivant est pensé d'abord comme essence fixe, et ce qui ne s'y soumet pas est exclu du champ de la signification.

Cette opération n'est pas neuve. Elle reproduit la structure même que Spinoza dénonçait chez les scolastiques : la substance séparée de ses modes, l'essence préexistant à l'existence, la forme immuable dictant la matière. La génétique contemporaine est une théologie sans Dieu. Elle a remplacé l'âme par le gène, mais elle a conservé la même architecture : un principe premier, une origine hiérarchisée, un commandement secret qui dirigerait le vivant de l'intérieur.

Spinoza propose autre chose. L'essence n'est pas séparable de l'existence. Elle n'est pas plan ni programme. Elle est puissance d'agir, conatus, effort pour persévérer dans l'être. L'essence d'une chose est ce qu'elle fait, non ce qu'elle devrait être. Le corps n'exécute pas un code : il est processus, modification continue, rapport de forces. La vie n'a pas de maître intérieur.

Darwin, lu correctement, confirme cette perspective. L'évolution n'est pas réalisation d'un plan. Elle est production de différences, sélection des variations, historicité sans finalité. L'espèce n'est pas essence : elle est population, flux, instabilité statistique. L'individu n'est pas incarnation d'un type : il est point de passage, modulation provisoire, mode au sens spinoziste.

Mais le darwinisme a été trahi. On en a fait une théorie de la compétition, de la sélection du meilleur, de l'optimisation. On y a lu un libéralisme biologique, comme si la nature justifiait la guerre de tous contre tous. C'est l'inverse de la lettre darwinienne. La sélection naturelle n'est pas compétition pour une essence supérieure. Elle est résultat d'interactions complexes, de hasards, de contraintes multiples, de coévolutions. Le "survival of the fittest" est une traduction criminelle : fittest signifie "le plus apte", celui qui s'adapte à des conditions changeantes, non celui qui domine par essence.

Vincent Legeay a montré ce que Darwin devait véritablement à Spinoza. Non pas une filiation directe, mais un appareil conceptuel partagé : l'anti-finalisme, l'anti-essentialisme, la pensée du processus, la primauté de la différence individuelle. Darwin reprend Spinoza quand il pense l'individu comme non réductible à l'espèce, la variation comme productive, l'histoire comme sans maître.

Mais Darwin laisse aussi de côté quelque chose d'essentiel chez Spinoza : la praestantia, la supériorité relative des modes de composition. Spinoza pensait que certains arrangements de corps et d'esprits augmentent plus que d'autres notre puissance d'agir. Il ne s'agit pas d'une hiérarchie ontologique : toutes les modalités de la substance sont également nécessaires. Mais il existe des manières de composer qui nous rendent plus actifs, plus intelligents, plus libres. La connaissance, l'entraide, la raison sont de telles compositions.

Darwin, par prudence ou par limitation, s'est abstenu de cette évaluation. Il a laissé la sélection naturelle produire ses effets sans norme. Résultat : le darwinisme social a pu s'emparer de sa théorie pour justifier l'inégalité, comme si la survie des plus adaptés valait approbation morale. C'est la catastrophe : privée de l'éthique spinoziste, la pensée évolutionniste devient arme de la domination.

Kupiec propose une voie différente. Contre l'essentialisme génétique, il défend une biologie "anarchiste" — non pas sans loi, mais sans arkhé, sans principe premier. Le vivant est processus stochastique, auto-organisation aléatoire, émergence imprévisible. Les gènes ne commandent pas : ils participent à des réseaux de causalité où le hasard et la contrainte s'entrelacent. L'épigénétique n'est pas déterminisme nouveau : elle est plasticité, réactivité, historicité biologique.

Cette biologie rejoint Spinoza et Darwin. Elle pense le vivant comme puissance sans essence, comme devenir sans plan, comme individuation sans identité fixe. Elle refuse la séparation entre information et matière, entre programme et exécution, entre essence et existence. Elle est matérialiste radicale : non réduction du vivant à la matière inerte, mais reconnaissance de la matière comme vivante, active, auto-organisatrice.

La conséquence politique est décisive. Si le vivant n'a pas d'essence génétique, alors aucune hiérarchie n'est naturelle. Ni la domination masculine, ni la division en races, ni l'inégalité des capacités ne peuvent se fonder sur la biologie. Non pas parce que la biologie démontrerait l'égalité — ce serait encore un essentialisme inverse — mais parce qu'elle démontre l'instabilité, l'historicité, la constructibilité de toute différence.

Le corps n'est pas donné : il est fait et refait, par les pratiques, les institutions, les techniques, les luttes. Le sexe n'est pas essence : il est assignation, performance, norme historique. La race n'est pas réalité biologique : elle est construction politique, hiérarchie sociale, violence symbolique. Tout cela, la biologie "anarchiste" de Kupiec, jointe à l'éthique spinoziste et à la pensée darwinienne du processus, le rend pensable.

Mais il faut aller plus loin. La critique de l'essentialisme génétique ne suffit pas. Il faut aussi critiquer l'essentialisme social qui le remplace parfois : l'idée que les classes, les cultures, les identités seraient des essences aussi fixes que les gènes qu'on a rejetés. Le stalinisme a fait de la lutte des classes une loi naturelle. Certaines formes de multiculturalisme font de l'identité une essence culturelle. C'est le même mécanisme : un principe premier, une origine hiérarchisée, un commandement.

Spinoza résiste à cela. La substance est une, les modes sont infinis. Chaque mode est singulier, non réductible à son espèce, sa classe, sa culture. Mais chaque mode est aussi déterminé, inséré dans des chausses de causes, des rapports de pouvoir, des compositions de forces. La liberté n'est pas échappée à la détermination : elle est compréhension et transformation de la détermination.

Darwin, lui aussi, pense la singularité. Chaque individu est variation, non type. Mais cette variation n'est pas libre arbitre : elle est produite, sélectionnée, historique. L'individualisme méthodologique est aussi faux que l'holisme essentialiste. Le vivant est rapport, processus, devenir.

La tâche est donc double. D'une part, déconstruire les essentialismes — biologiques, sociaux, politiques — qui figent le réel et justifient les dominations. D'autre part, construire une pensée du processus, de la composition, de la puissance, qui permette de penser l'émancipation sans essence, la liberté sans sujet transcendant, la politique sans arkhé.

C'est là que la rupture épistémologique devient pratique. Elle n'est pas seulement critique des sciences : elle est invention de nouvelles manières de penser, de nouvelles formes de vie, de nouvelles compositions du vivant. La biologie, la philosophie, la politique ne sont pas séparables. Elles sont modes d'une même substance qui s'efforce de persévérer dans son être, de devenir plus active, plus intelligente, plus libre.

La vie sans essence n'est pas vie sans forme. C'est vie comme forme continue, comme auto-formation, comme individuation permanente. C'est refus de l'origine qui commanderait, de la fin qui justifierait, de l'essence qui assignerait. C'est affirmation de l'existence comme seule réalité, de la puissance comme seule mesure, du processus comme seule vérité.

Contre la génétique comme théologie, contre le darwinisme social comme libéralisme biologique, contre toutes les formes de naturalisation de l'ordre établi, il faut tenir cette ligne : le vivant n'a pas de maître, ni au-dedans ni au-dehors. Il est cause de soi, causa sui, non par toute-puissance mais par auto-organisation, non par essence mais par existence, non par plan mais par puissance.

C'est Spinoza. C'est Darwin lu contre ses trahisons. C'est Kupiec contre l'arkhé génétique. C'est la rupture épistémologique comme pratique de la liberté : penser sans principe premier, agir sans essence garante, vivre comme processus ouvert dans un monde de processus ouverts.

Daniel Adam-Salamon - 6 janvier 2023