Souveraineté

La souveraineté du peuple : nom de l'émancipation ou fiction de clôture ?

Le prestige du mot

   Il est des mots qui règnent moins par la lumière qu'ils apportent que par l'ombre révérencielle qu'ils projettent. La souveraineté est de ceux-là. On la prononce comme on touche à une pierre d'angle : avec gravité, avec prudence, avec cette déférence particulière que l'on réserve aux notions anciennes dont on n'examine plus la fabrique. Sa force tient précisément à cela : elle ne s'impose pas par l'évidence de son contenu, mais par le prestige de sa position. Elle n'est pas d'abord pensée ; elle est reçue.

Or ce prestige est déjà une victoire de l’ordre politique sur l’intelligence. Car la souveraineté n’a rien d’une donnée première. Elle n'est ni un fait brut, ni une nécessité naturelle, ni la simple désignation d'une puissance existante quelque part à l'état pur. Elle est une élaboration, une opération, une mise en forme. Elle sert à donner au pouvoir ce dont il a besoin pour se dire légitime : une origine assignable, un principe ultime, un point d'arrêt dans la régression des titres. La souveraineté ne se contente donc pas de nommer l'ordre ; elle lui prête sa dramaturgie. Elle lui offre ce sans quoi il ne serait qu'un agencement instable de rapports de force : l'apparence d'un fondement.

La logique de clôture

   Il faut prendre la mesure de cette opération. La souveraineté est d'abord une technique de clôture. Là où la vie collective se déploie sous le signe de la dispersion, de la contradiction, de la lutte, de la superposition des intérêts, elle exige qu'apparaisse un principe capable de totaliser. Elle veut qu'au terme du multiple un nom s'élève, qu'un centre se forme, qu'un dernier mot devienne pensable. Elle organise ainsi le passage du conflictuel au gouvernable. Elle ne supprime pas les divisions ; elle les recouvre d'une unité supérieure censée les rendre intelligibles.

C'est en cela qu'elle agit comme une discipline de l'esprit. Elle nous apprend à regarder le politique depuis un lieu imaginaire où tout devrait enfin tenir ensemble. Elle habitue l'intelligence à chercher moins les lignes de fracture que le principe qui les surplombe, moins les antagonismes réels que l'instance qui serait en droit de les arbitrer, moins les puissances en lutte que la source à partir de laquelle leur coexistence pourrait se dire légitime. Autrement dit, elle substitue à l'histoire vivante des conflits la fiction rassurante d'un ordre réfémé sur sa propre justification. Là où il n'y a que des captures provisoires, elle installe la nécessité. Là où il n'y a que du jeu, elle produit de la majesté.

Le déplacement moderne

   L'âge moderne n'a pas rompu avec cette logique ; il l'a déplacée. Le souverain ne s'est plus nommé seulement prince. La place a changé d'occupant, non de nature. On ya successivement installé la nation, l'État, le peuple. À chaque fois, le déplacement a pu être salué comme un progrès. Il y avait en effet une émancipation relative dans le dessaisissement du monarque. Arracher au corps d'un homme la source du commandement n'était pas un geste négligeable. Mais cette mutation ne détruisait pas la forme souveraine ; elle lui offre un support plus vaste, plus abstrait, plus durable, et peut-être, pour cette raison même, plus redoutable.

Car le problème n'est jamais seulement celui du titulaire. On croit volontiers qu'il suffirait de répondre à la question : qui est souverain ? Mais la question décisive est ailleurs : qu'exige la souveraineté pour pouvoir fonctionner comme principe du politique ? Elle exige qu'il existe, ou que l'on fasse exister, un sujet capable de se tenir au-dessus de la dispersion, de recueillir en lui la pluralité, de donner à l'ordre son unité de compte. En remplaçant le roi par le peuple, on n'abolit donc pas le schéma ; sur la démocratisation de la formulation. La transcendance cesse d'être dynastique ; elle devient politique. Elle se fait moins visible, plus abstraite, plus maniable.

Le peuple rendu pensable

   C'est ici que la souveraineté du peuple révèle son ambiguïté fondamentale. Elle paraît porter l'exigence démocratique la plus haute : le pouvoir n'aurait plus d'autre source légitime que ceux sur qui il s'exerce. Rien, à première vue, de plus juste. Mais cette justesse se paie d'une opération silencieuse. Pour que le peuple puisse être dit souverain, il faut d'abord qu'il soit rendu pensable sous la forme d'un sujet. Il faut qu'une pluralité irréductible d'existences, de situations, de mémoires, de conflits, de classes et de sensibilités soit reconduite à une unité de volonté. Il faut que le multiple entre dans la syntaxe de l'un.

Or c'est précisément là que se joue la réduction essentielle. Le peuple souverain n'est pas le peuple vivant. Ce n'est pas la pluralité réelle des gouvernés, dans son heurt, sa division, son inachèvement, sa densité historique. C'est le peuple retravaillé par les exigences de l'ordre, le peuple converti en figure admissible, le peuple devenu compatible avec le besoin d'une source unique de légitimité. On ne reconnaît pas simplement une puissance populaire ; sur la simplifier, sur la redresse, sur la discipline, sur la reformule. On extrait de la conflictualité du social un sujet politique praticable. Et cette extraction, déjà, est une capture.

La capture représentative

   La représentation moderne a perfectionné cette capture au point de la rendre presque invisible. Elle proclame le peuple souverain, puis elle organise méthodiquement les conditions de son effacement. Le peuple est bien nommé comme origine ; mais il n'est jamais laissé en possession continue de ce qu'il fonde. Il autorise, puis s'absente. Il légitime, puis se retirer. Il est la source, non la main ; le principe, non l'usage ; la signature, non l'écriture.

C'est là l'élégance froide du dispositif représentatif : rendre hommage au peuple pour mieux l'écarter. On lui accorde la dignité du commencement afin de lui refuser la maîtrise de la suite. On lui abandonne le titre pour lui retirer la pratique. Ainsi s'installe ce paradoxe constitutif de la modernité politique : le peuple est souverain à condition de ne pas gouverner. Il règne dans le principe ; il disparaît dans l'exercice.

Il serait commode de parler ici de trahison, comme si la représentation avait simplement défiguré une souveraineté populaire d'abord pure. Mais ce serait encore se raconter une histoire consolante. La séparation n'est pas un accident venu du dehors ; elle est l'une des conditions internes du système. La représentation ne vient pas après le coup limitant une souveraineté populaire intacte ; elle est la forme grâce à laquelle cette souveraineté devient pensable sans devenir ingouvernable. Elle ne transmet pas une volonté qui lui préexisterait toute armée ; elle le produit dans une langue où elle cesse de pouvoir se reprendre elle-même. Ce qui passe dans la représentation n'est jamais le peuple en acte, mais le peuple rendu administrable.

L'ambivalence démocratique

   C'est pourquoi la souveraineté du peuple doit être tenue dans sa duplicité. Elle porte, sans aucun doute, une exigence d'émancipation. Elle se retire au prince, à la dynastie, à la transcendance personnelle, le privilège d'être source de légitimité. Elle rappelle à toute autorité qu'elle ne saurait durablement se fonder hors de ceux sur qui elle s'exerce. Elle nomme, en ce sens, une vérité anti-despotique irréductible.

Mais cette vérité ne nous est jamais donnée à l'état pur. Elle est immédiatement saisie par la forme qui la profère. Le peuple souverain devient alors fiction de clôture. Il se retire au roi son ancienne majesté pour la redistribuer à l'ordre lui-même. Il désacralise un corps pour resacraliser un principe. Il ouvre une brèche dans la transcendance personnelle, puis il renvoie cette brèche dans l'unité abstraite d'un sujet dont le collectif d'autres pourra toujours prétendre parler. Ce n'est plus le monarque qui dit : l'ordre procède de moi. C'est l'appareil politique qui murmure : l'ordre procède du peuple, et nous en sommes les interprètes autorisés.

Toute la force de cette fiction tient à sa vérité partielle. Si elle était purement mensongère, elle serait sans prise. Mais elle contient assez d'émancipation pour rendre supportable la capture qu'elle organise. Elle donne au pouvoir moderne le langage même qui lui permet d'administrer sa propre critique. Le peuple est alors moins l'agent du politique que son alibi supérieur. Il sert à fonder ce qui le sépare de sa propre puissance.

Sortir de la scène souveraine

   C'est pourquoi il ne suffit pas d'opposer la souveraineté du peuple à celle de l'État, comme si l'une était l'antidote de l'autre. Une telle opposition reste captive du même théâtre. On change de personnage sans quitter la scène. Le problème n'est pas seulement l'identité du souverain ; il est dans la forme souveraine elle-même, dans cette exigence persistante d'un centre, d'un dernier ressort, d'un principe totalisateur à partir duquel le collectif deviendrait enfin gouvernable.

Mais il faut immédiatement éviter l'autre facilité : celle qui, au nom de la critique de la souveraineté, se réfugierait dans l'innocence d'une horizontalité rêvée. Rien n'est plus pauvre que cette illusion d'une communauté transparente à elle-même, délivrée de toute médiation, de toute institution, de toute conflictualité durable. Ce fantasme n'abolit pas la théologie politique ; il lui offre son envers sentimental. Il ne pense pas le pouvoir ; il le nie d'un geste verbal.

La difficulté est donc autrement sérieuse. Il faut refuser la fiction du souverain sans sanctifier l'information. Il faut rompre avec le surplomb sans se livrer à l'imaginaire de l'immédiateté heureuse. Il faut penser une puissance commune qui ne soit ni absorbée par l'État, ni hypostasiée dans le peuple, ni dissoute dans une pastorale du sans-forme. Bref, il faut quitter la scène souveraine sans déserter la question des formes.

Une contradiction à travailler

   À cette lumière, les discours contemporains sur la perte de souveraineté apparaissent souvent comme des analyses incomplètes. On incrimine la mondialisation, les marchés, les juridictions, les normes extérieures, les constructions supranationales. Rien de faux là-dedans. Mais ces puissances ne trouveraient pas un terrain si favorable si le peuple n'avait pas déjà été reconduit au statut de simple principe d'autorisation. La dépossession venue d'ailleurs ne prospère jamais que sur une dépossession déjà installée au dedans.

C'est pourquoi la question n'est peut-être pas de restaurer la souveraineté, mais de déplacer le problème qu'elle prétend résoudre. Restaurer suppose qu'il existerait quelque part une puissance intacte qu'il suffirait de restituer à son titulaire légitime. Or ce qui fait difficulté tient peut-être moins à la confiscation d'une souveraineté populaire qu'au dispositif intellectuel qui n'accorde au collectif d'existence politique qu'à condition de le constituer comme sujet souverain. Autrement dit, il ne s'agit pas seulement de rendre au peuple ce qu'on lui aurait pris ; il s'agit de savoir si la forme même sous laquelle on lui reconnaît une puissance n'est pas déjà celle qui prépare sa capture.

Il faut alors consentir à une pensée plus grossière, moins consolante. Non plus demander comment couronner enfin le peuple, mais comment empêcher que sa puissance soit immédiatement transformée en principe abstrait de sa dépossession. Non plus chercher le bon détenteur du dernier mot, mais interroger l'exigence même du dernier mot. Non plus vénérer la souveraineté du peuple, ni la rejeter d'un revers de main, mais la traiter pour ce qu'elle est : le symptôme d'une aspiration réelle à l'autonomie collective, formulée dans une langue qui la mutile.

La souveraineté du peuple est donc bien, simultanément, nom de l'émancipation et fiction de clôture. Elle libère en arrachant le pouvoir à toute transcendance personnelle. Elle enferme en reconduisant la nécessité d'un sujet unitaire dont la représentation, l'État et les appareils pourront toujours se réclamer. Elle ouvre une exigence de non-domination, mais elle l'inscrit dans une forme qui prépare son administration. Toute pensée politique sérieuse commence peut-être là : non dans le choix rassurant de l'un de ces versants contre l'autre, mais dans le travail obstiné de cette contradiction.

Daniel Adam-Salamon - 23 décembre 2017