Etre anarchiste
L’anarchie n’est pas le chaos
© Copyright Daniel Adam-Salamon
CHAPITRE I — L’anarchie n’est pas le chaos
Je viens d’un monde où l’on apprend tôt à se méfier des mots. Surtout ceux qu’on utilise pour effrayer.
Dans ma vallée sidérurgique (Moyeuvre-Grande) , on savait souvent avant les livres qu’il existe des mots interdits. Non parce qu’ils seraient faux. Parce qu’ils pourraient rendre visible ce que l’ordre exige de tenir pour naturel.
Le mot anarchie appartient à cette famille.
Il ne suscite presque jamais une question honnête.
Il déclenche un réflexe.
Une grimace.
Une panique.
Avant même qu’on ait commencé à penser, l’imaginaire politique dominant a déjà fait son travail. Anarchie, ce serait la bombe. L’émeute. Le pillage. La bande armée. La foule mauvaise. L’effondrement de toute règle commune. Bref : le chaos.
Cette peur n’a rien d’innocent. Elle sert.
L’ordre établi doit toujours se présenter comme la dernière digue contre la barbarie. Même lorsqu’il produit lui-même, chaque jour, les formes les plus ordinaires et les plus durables de violence.
Il exploite.
Il humilie.
Il exclut.
Il précarise.
Il ravage.
Puis il prend le visage de la protection.
Il appelle paix le silence des dominés.
Il appelle sécurité l’encadrement des vies.
Il appelle stabilité l’acceptation forcée d’un monde mutilé.
Le désordre véritable n’est pas d’abord dans ce qui conteste cette organisation du monde.
Il est dans le fonctionnement “normal” d’une société où l’existence humaine reste subordonnée à la richesse, au privilège et à la puissance d’une minorité.
Je n’ai jamais pu prendre tout à fait au sérieux ce catéchisme de la peur. Pas parce que les révoltes seraient pures, innocentes, sans ombre. Parce qu’il suffit d’ouvrir les yeux.
Les sociétés dites ordonnées ont, elles aussi, leurs ruines.
Leurs brutalités.
Leurs cadavres.
Leurs désastres.
L’ordre n’est pas juste parce qu’il dure.
Il n’est pas légitime parce qu’il se reproduit. Il n’est pas civilisé parce qu’il porte uniforme, toge, mandat ou costume. Il peut être — et il est souvent — la forme administrée du malheur.
Le grand public, lui, a été dressé à reconnaître dans l’anarchie quelques silhouettes spectaculaires.
Ravachol.
Vaillant.
La bande Bonnot.
Et, aujourd’hui, la figure médiatique du “casseur”, réduite à un corps sans pensée. Une explosion de haine.
Par cette réduction, une tradition entière est enfermée dans ses épisodes les plus violents. Comme si quelques éclats de poudre ou de verre suffisaient à épuiser une pensée née il y a plus d’un siècle et demi.
Et surtout : on ne juge pas les autres doctrines sur leurs marges les plus désespérées. On demande à l’anarchie de répondre éternellement à ses figures limites. Comme si ses ennemis avaient seuls le droit de la définir.
Il y a une faute symétrique à faire ensuite. Romantiser la violence révolutionnaire. Ou la mettre sur un piédestal.
Je n’y crois pas.
Je n’ai jamais pensé qu’il fallait répondre à la diabolisation par un romantisme des explosions.
La violence de l’opprimé n’est ni un idéal. Ni un programme.
Elle est un fait historique.
Elle vient de rapports de domination.
De blocages politiques.
D’humiliations qui durent.
De fermetures sociales.
Il faut la comprendre. Pas l’adorer. La dépasser politiquement. Pas en faire une liturgie.
Car il y a une stratégie simple pour le pouvoir : laisser croire que ceux qui contestent n’auraient rien à offrir que la destruction. Encore une manière de ne pas entendre ce qu’ils disent.
Alors, si l’on veut parler sérieusement de l’anarchie, il faut repartir plus loin.Plus bas. Desserrer l’étau des caricatures.
Étymologiquement, l’anarchie ne veut pas dire l’absence totale de règles. Ni l’absence de toute organisation. Ni l’absence de tout lien.
Elle dit ceci : il n’existe pas de principe premier légitimé à commander d’en haut l’organisation sociale.
Cela change la question.
Le cœur du problème n’est pas qu’il existe des normes, des coordinations, des décisions, des obligations réciproques.
Le cœur du problème est de savoir si la vie commune doit dépendre d’un pouvoir de surplomb.
D’un maître.
D’un souverain.
D’un parti.
D’un appareil séparé.
D’une vérité sacrée qui disposerait légitimement des existences.
L’anarchie ne nomme donc pas le vide politique. Elle nomme une autre façon de penser le politique.
Elle ne suppose pas une société indistincte, sans formes, livrée à l’improvisation permanente.
Elle affirme au contraire que les règles légitimes doivent être produites, discutées, corrigées, assumées par celles et ceux qu’elles engagent.
C’est en ce sens — et seulement en ce sens — que Proudhon a pu parler d’un gouvernement sans maître ni souverain, sans tomber dans l’anomie.
Là où l’ordre dominant voit seulement l’absence d’autorité, l’anarchie cherche une compétence sans domination.
Une coordination sans confiscation. Une organisation sans pouvoir séparé.
Si ce point demeure difficile à entendre, c’est qu’il se heurte à une vieille méfiance.
Une méfiance qui traverse l’histoire occidentale du commandement.
Depuis Hobbes, au moins, l’absence d’autorité centrale est représentée comme une guerre de tous contre tous.
Comme si l’homme redevenait loup pour l’homme dès que le glaive cesse d’agir.
Cette fable a de la longévité.
Elle rassure le pouvoir.
Elle lui donne sa justification la plus commode.
Si les êtres humains seraient naturellement rivaux, prédateurs, avides et dangereux, alors contester la souveraineté deviendrait une irresponsabilité criminelle.
Je n’ai jamais reconnu le monde humain dans ce récit.
Non que les hommes soient spontanément bons.
Non qu’ils seraient innocents.
Non qu’ils se verraient clairement eux-mêmes.
Mais l’expérience la plus simple suffit à démentir le mythe du sujet isolé, fermé sur son intérêt, n’entrant en rapport avec les autres que par crainte ou par calcul.
On naît dans un tissu de relations qui nous précède.
On ne choisit pas la langue qui nous porte.
On ne choisit pas les gestes qui apprennent à vivre.
On ne choisit pas les dépendances premières sans lesquelles on ne tient pas une heure.
Bien avant l’idée de contrat, il y a la dépendance. L’entraide. L’habitude des présences. Des formes de coopération sans lesquelles aucun être humain n’advient à lui-même.
Je viens d’un monde où cette vérité n’était pas abstraite.
On savait qu’aucune vie ne tient seule.
Et que la solidarité n’est pas un supplément moral.
C’est une condition d’existence.
À partir de là, l’anarchie ne ressemble plus à une négation du lien social. Elle devient au contraire la radicalisation égalitaire. Elle affirme que nul ne peut être libre seul. Que la liberté des autres n’est pas une limite à la mienne. Mais sa condition d’extension.
Elle dit aussi ceci : une société juste commence quand chacun peut voir dans l’autre non un obstacle, mais une puissance de réalisation mutuelle.
Cela choque, parce que la bourgeoisie définit la liberté autrement. Elle réduit l’autonomie à la séparation. À la clôture jalouse de soi. Au droit de se tenir à distance.
Cette liberté-là m’a toujours semblé pauvre. Méfiante. Finalement triste.
Elle fait de l’isolement une grandeur morale. De l’égoïsme une sagesse. De l’abandon des autres une preuve de maturité politique.
Au fond, elle organise la concurrence comme une loi de survie.
L’anarchie prend le problème à l’inverse. Elle ne promet pas un domaine privé à défendre contre le reste du monde.
Elle cherche les conditions concrètes d’une vie délivrée de l’arbitraire.
De la coercition illégitime.
De l’insécurité matérielle organisée.
De toutes les dépendances qui mutilent les existences.
La liberté n’est pas un droit abstrait. Du type : “faire ce qu’on veut”. Elle est une capacité réelle.
Vivre sans maître.
Parmi des égaux.
Dans des conditions où l’autonomie de chacun renforce celle de tous.
Cela suppose de la responsabilité.
De la lucidité.
Des obligations réciproques.
Et plus encore : une pratique.
C’est ici que je place la praxis.
Ce qui fait l’anarchiste ne tient pas seulement à une adhésion à un système clos.
C’est une philosophie de vie née d’une pratique sociale.
Entraide.
Autonomie.
Autogestion.
Insubordination.
Responsabilité partagée.
Discussion.
Décision commune.
Vigilance face à toute cristallisation du pouvoir.
L’anarchie n’est pas une idée suspendue au-dessus du monde.
Elle est une manière d’agir.
De s’associer.
De résister.
De construire.
Elle vaut moins comme doctrine que comme épreuve concrète de la liberté.
Voilà pourquoi elle dérange. Pas parce qu’elle rêve de tout détruire. Mais parce qu’elle rappelle, sans cesse, que les êtres humains peuvent reprendre en main une partie de ce qui leur a été confisqué.
Cette exigence explique aussi la méfiance anarchiste envers les grandes théories qui prétendent tout expliquer d’avance.
J’ai toujours pensé qu’une théorie qui veut expliquer le fonctionnement complet de l’homme, de la société et de l’histoire finit par demander au réel de se taire pour lui donner raison.
Alors l’élégance du système devient plus importante que la vérité des vies.
À l’inverse, la radicalité digne de ce nom reste attentive à la complexité de l’expérience. Prendre les problèmes à la racine n’oblige pas à simplifier le monde jusqu’à le rendre méconnaissable. C’est même l’inverse.
Plus on veut penser sérieusement la domination, plus il faut résister à la tentation de faire taire ce qui résiste.
L’anarchie n’est donc pas un dogme.
Elle ne demande à personne de croire une fois pour toutes une vérité révélée de l’histoire, du peuple, du progrès ou du salut collectif.
Elle exige plutôt une attention rigoureuse aux formes concrètes de la domination.
À leurs métamorphoses.
À leurs justifications.
À la façon dont elles se naturalisent jusque dans les mots les plus ordinaires.
Elle demande d’examiner, à partir des situations vécues, comment reprendre ensemble la maîtrise de ce qui nous arrive.
C’est en ce sens qu’elle est à la fois critique et construction.
Refus et proposition.
Insoumission et discipline.
On comprend alors une formule d’Élisée Reclus. Souvent citée. Souvent mal comprise.
“L’anarchie serait la plus haute expression de l’ordre.”
Si on entend par ordre la discipline imposée par une autorité supérieure, alors la phrase scandalise.
La paix des cimetières.
Le silence des exécutants.
Le bon fonctionnement de la hiérarchie.
Mais si l’on comprend l’ordre comme l’organisation consciente d’un monde commun — où les capacités, les responsabilités et les besoins s’articulent sans qu’une minorité s’arroge le droit de commander — alors la phrase devient claire.
Il y a deux conceptions de l’ordre qui s’opposent.
L’une confond l’obéissance et la stabilité.
L’autre cherche une organisation vivante.
Contrôlée par ceux qu’elle engage.
Révisable.
Liée à l’usage commun plutôt qu’au privilège.
Je tiens pour ma part qu’il faut appeler les choses par leur nom.
Le premier ordre est un désordre administré.
Il protège mieux la propriété que la dignité.
Il exige des obéissances qu’il appelle civisme.
Il organise des dépendances qu’il appelle liberté.
Et il traite de paix l’acceptation résignée d’un monde injuste.
Le second est un ordre d’auto-organisation.
L’autorité n’y existe que par fonction.
Dans un domaine déterminé.
Sous contrôle collectif.
Sans se convertir en privilège durable.
Entre les deux, ce n’est pas une nuance. C’est un antagonisme.
Refuser, mais aussi construire
C’est pourquoi l’anarchie ne se réduit jamais au refus.
Oui.
Elle commence par un non.
Non à la domination.
Non à l’humiliation.
Non à l’exploitation.
Non à la confiscation de la souveraineté par les professionnels du pouvoir.
Mais ce non n’aurait aucune force s’il n’ouvrait pas sur une affirmation.
Dignité.
Justice.
Solidarité.
Liberté.
Satisfaction des besoins fondamentaux.
Temps rendu à la vie.
Possibilité d’aimer, de réfléchir, de créer.
Possibilité de participer à la décision commune.
Ce que l’anarchie engage, dès qu’on cesse de la regarder avec les lunettes de ses ennemis, répond à des besoins humains élémentaires.
Manger.
Se loger.
Vivre sans peur.
Disposer de son temps.
Ne pas être écrasé par l’arbitraire.
Ne pas mourir de faim, de froid, de désespoir.
Il n’y a là rien d’utopique au sens creux du terme.
Il y a la matière même d’une vie humaine décente.
Dire que l’anarchie n’est pas le chaos, ce n’est donc pas l’adoucir. Ce n’est pas la blanchir. Ce n’est pas la rendre inoffensive.
C’est rappeler au contraire qu’elle porte une critique radicale de l’ordre existant parce qu’elle le juge désordonné dans ce qu’il a de plus essentiel.
Cet ordre désorganise les vies.
Détruit les solidarités.
Atomise les rapports sociaux.
Puis il ravage les conditions d’une liberté commune.
Et il appelle paix le mutisme imposé aux dominés.
Le chaos véritable n’est pas là où des femmes et des hommes cherchent à s’auto-organiser.
Il est dans un monde où la richesse de quelques-uns décide du sort de tous. Où la loi protège mieux la propriété que la dignité. Où la politique s’est professionnalisée au point de devenir étrangère à la société.
Retourner l’accusation
Il faut donc retourner l’accusation.
Ce que les pouvoirs ont souvent nommé anarchie n’était pas nécessairement la destruction du commun.
Parfois, c’était autre chose.
L’entrée en scène de ceux à qui l’on refusait le droit de se gouverner eux-mêmes.
Si l’histoire officielle appelle anarchie tout moment où le peuple cesse d’être spectateur, il devient urgent d’examiner moins ce que le mot désigne que ce qu’il cherche à disqualifier.
Car ce pourrait être très simple. Très simple. Et très redoutable pour les dominants.
Le mot “anarchie” nommerait alors : la décision de ne plus remettre sa vie entre les mains d’un maître.
En ce sens, l’anarchie n’est ni un âge primitif.
Ni une maladie passagère de la politique.
Ni une crise de l’ordre.
Elle est un nom possible pour une société qui refuse d’abandonner sa puissance à des autorités séparées.
Elle cherche des formes d’organisation fondées sur la coopération consciente, l’égalité réelle, la responsabilité partagée.
Je n’y vois ni une rêverie. Ni un absolu.
J’y vois l’exigence la plus sérieuse : apprendre à vivre sans domination.
9 mai 2026