Du FN-RN
L’imposture sociale et la banalisation de l’extrême droite
La solidarité n’est pas une charité : elle est la condition concrète de notre puissance commune d’exister.
Le Rassemblement national ne peut être compris à partir de ses seules déclarations médiatiques, de ses sourires de campagne ou de ses promesses prétendument sociales. Il faut le juger sur la cohérence de son langage, de son projet et de ses votes. Derrière la respectabilité laborieusement construite du RN demeure le même principe que celui du Front national : organiser la communauté politique autour de l’exclusion, substituer l’identité au droit et détourner la colère sociale vers les plus vulnérables.
Le danger de l’extrême droite ne se limite pas à la possibilité d’une victoire électorale. Il réside déjà dans sa banalisation quotidienne : dans les mots qu’elle impose, dans les catégories qu’elle fait passer pour naturelles, dans les peurs qu’elle organise et dans l’habitude prise de traiter son projet comme une opinion ordinaire parmi d’autres.
Depuis le 21 avril 2002, le Front national, devenu Rassemblement national, a été progressivement installé au cœur du spectacle politique. À force d’invitations sur les plateaux, de débats scénarisés, de sondages permanents et de duels présidentiels préparés comme des événements médiatiques, l’extrême droite a cessé d’apparaître à beaucoup comme une menace contre l’égalité démocratique. Elle est devenue une force supposément « incontournable », un partenaire de discussion, une option de gouvernement.
Cette banalisation n’est pas un accident. Elle est aussi le produit de calculs politiques.
Pendant des années, une partie des partis de gouvernement a pensé pouvoir tirer avantage de la présence du FN-RN au second tour de l’élection présidentielle. Le raisonnement était cynique : laisser l’extrême droite monter, espérer qu’elle élimine une gauche de rupture ou fragilise un adversaire, puis appeler au dernier moment à un « barrage républicain » afin de récupérer les voix nécessaires à la victoire.
Mais on ne joue pas avec l’extrême droite sans lui ouvrir la voie.
Chaque second tour face au FN-RN a renforcé son statut de force capable d’accéder au pouvoir. Chaque appel tardif à la mobilisation contre lui a contribué à l’installer comme l’adversaire principal du pouvoir en place. Chaque politique d’austérité, chaque fermeture de service public, chaque recul du droit du travail, chaque abandon des territoires ruraux et populaires a offert à l’extrême droite le terrain social sur lequel elle prospère.
Le barrage républicain ne peut pas être une cérémonie électorale répétée à l’infini. Il devient hypocrite lorsqu’il est invoqué par ceux-là mêmes qui ont contribué, par leurs politiques sociales et leur stratégie de communication, à produire le désespoir dont l’extrême droite fait son carburant.
Le RN n’est pas une rupture avec le FN
Le changement de nom du Front national en Rassemblement national ne désigne pas une rupture idéologique. Il correspond à une opération de normalisation. La façade a été repeinte, le vocabulaire a été adouci, certains héritages trop explicitement compromettants ont été mis à distance, mais le principe demeure : l’organisation de l’inégalité des droits au nom d’une identité nationale fantasmée.
La transformation de la « préférence nationale » en « priorité nationale » est particulièrement révélatrice. Le mot « préférence » exposait trop nettement l’idée de privilège accordé à certains au détriment d’autres. Le mot « priorité », au contraire, emprunte l’apparence neutre de la gestion administrative : il évoque l’urgence, l’ordre, la rationalité, une simple hiérarchie des besoins.
Mais le fond ne change pas. Pour manger avec le diable il faut une longue cuillère)
Derrière la « priorité nationale », il y a toujours la volonté de subordonner l’accès à l’emploi, au logement social, aux prestations de solidarité, à certains soins ou à des droits sociaux à la nationalité et à l’appartenance identitaire. Il s’agit toujours de désigner ceux qui auraient vocation à être protégés en premier et ceux qui devraient, eux, attendre, prouver leur légitimité ou être exclus.
La forme est indissociable du fond. Les mots ne sont jamais de simples emballages politiques. Ils organisent les représentations, déplacent les limites du dicible et rendent progressivement acceptable ce qui aurait auparavant suscité le refus.
Lorsque le RN parle de « priorité nationale », il installe l’idée que certains êtres humains seraient plus légitimes que d’autres à vivre ici, à être soignés, à travailler, à se loger ou à recevoir l’aide de la collectivité. Lorsqu’il fait de l’étranger le responsable de la pénurie, il transforme des victimes des politiques de précarisation en coupables imaginaires. Lorsqu’il invoque la défense du peuple, il redéfinit ce peuple pour en retrancher une partie de celles et ceux qui vivent, travaillent, aiment, souffrent et contribuent à la société.
Le lepénisme du « pur-porc » n’est que l’avatar nazi de l’aryen : non pas une copie historique à l’identique, mais la réactivation contemporaine d’un imaginaire de pureté, de sélection et de hiérarchisation des existences. Il prétend faire de l’origine, de la culture supposée, de la religion ou de la nationalité le critère d’une plus grande légitimité à appartenir à la communauté politique.
L’histoire ne se répète jamais mécaniquement. Il ne s’agit pas de confondre une situation politique présente avec les formes exactes du IIIe Reich. Mais il serait tout aussi dangereux de ne pas reconnaître la structure commune d’une pensée qui construit un « nous » imaginaire contre un « eux » présenté comme menaçant, parasite ou indésirable.
L’idéologie de l’espace vital élaborée par le national-socialisme reposait sur la fiction d’un peuple racialement défini qui aurait disposé d’un droit supérieur à la terre, aux ressources et à l’expansion, tandis que d’autres populations pouvaient être dominées, expulsées ou détruites. La « priorité nationale » n’est pas le Lebensraum. Mais elle participe d’une logique apparentée : faire de l’identité un titre supérieur au droit, réduire la pluralité humaine à une menace et substituer la sélection à l’égalité.
Une colère sociale capturée
Le RN prospère sur une souffrance sociale bien réelle. Il existe des salariés qui ne parviennent plus à vivre de leur travail, des retraités qui comptent chaque dépense, des jeunes exclus du logement, des familles qui renoncent aux soins, des habitants de territoires privés de services publics, des travailleurs épuisés par la précarité et le mépris.
Cette colère ne doit ni être niée ni méprisée.
Mais il faut refuser de la transformer en excuse absolue. La souffrance sociale ne contient pas en elle-même une orientation politique. Elle peut devenir une force de solidarité, de lutte, de syndicalisme, d’entraide, de grève, de mutualisme, d’organisation de quartier et de défense des droits. Elle peut conduire à comprendre que les difficultés sont produites par la concentration des richesses, la destruction des protections collectives et la mise en concurrence organisée de toutes et tous.
Elle peut aussi être capturée par l’extrême droite.
Le RN ne supprime pas les causes de la souffrance : il leur donne une cible. Il explique que le logement manque à cause des étrangers, que l’hôpital souffre à cause des exilés, que les salaires stagnent à cause des travailleurs immigrés, que les services publics sont insuffisants parce que certains usagers seraient de trop. Il détourne ainsi le regard des responsabilités réelles : les politiques d’austérité, la financiarisation de l’économie, les cadeaux fiscaux, la spéculation immobilière, les dividendes, l’évasion fiscale et la soumission de la vie collective à la rentabilité.
L’extrême droite ne combat pas la misère organisée ; elle organise la concurrence entre les misérables.
Les votes contre ses propres électeurs
Le discours social du RN se heurte à ses choix parlementaires. Lorsqu’il faut décider de mesures concrètes capables d’améliorer les conditions matérielles d’existence, le parti se place régulièrement du côté du refus, de l’abstention ou de la limitation des protections collectives.
En matière de logement, le RN a soutenu des initiatives visant à affaiblir l’article 55 de la loi Solidarité et Renouvellement urbains, qui impose aux communes un quota de logements sociaux. Il s’est également opposé au durcissement des sanctions contre les communes qui ne respectent pas leurs obligations de construction. Ce choix protège les municipalités riches et la ségrégation résidentielle, non les personnes inscrites sur les listes d’attente pour un logement social.
Sur les aides personnelles au logement, les députés RN ont rejeté ou se sont abstenus sur des amendements proposant une revalorisation substantielle des APL afin qu’elles suivent l’évolution réelle des loyers. Cela contribue directement à la perte de pouvoir d’achat des locataires modestes.
Sur la santé, le RN fait de la suppression de l’Aide médicale d’État pour les personnes sans papiers un axe central de son discours. Ce choix transforme les exilés en responsables supposés de l’engorgement hospitalier, alors que la crise de l’hôpital public découle du sous-financement, de la fermeture des lits, des restrictions de personnel et de la gestion comptable de la santé. Dans le même temps, le RN a validé la poursuite du gel des budgets hospitaliers à travers les votes relatifs à l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie.
Sur les salaires, le RN s’est opposé à la hausse du SMIC à 1 500 euros net proposée en juillet 2022. Il a aussi rejeté l’indexation automatique des salaires sur l’inflation en janvier 2023, alors que cette mesure vise à empêcher les travailleurs de perdre du pouvoir d’achat lorsque les prix augmentent.
Il a freiné ou rejeté des dispositifs de blocage des prix des produits de première nécessité, assimilés par ses représentants à une forme de « régime soviétique ». Il s’est également opposé à une revalorisation générale du point d’indice des fonctionnaires durant l’été 2022. Ces positions touchent directement les personnels de santé, de l’éducation, des collectivités territoriales, de la justice et de nombreux services publics.
Sur la fiscalité, le RN refuse le rétablissement de l’Impôt de solidarité sur la fortune. Il s’est opposé à la taxation des superprofits et à l’augmentation des prélèvements sur les super-dividendes. Il peut dénoncer verbalement les « élites », mais il refuse les instruments qui obligeraient les grandes fortunes et les entreprises les plus rentables à contribuer davantage à l’intérêt commun.
Sur les retraites, la promesse de la retraite à 60 ans a été progressivement conditionnée et affaiblie, tandis que le parti a adopté une posture limitée lors de la mobilisation contre le recul de l’âge légal à 64 ans. Au Parlement européen, ses élus se sont en outre opposés à des mesures portant sur la transparence fiscale pays par pays, l’égalité salariale et la protection des travailleurs des plateformes.
Ces votes ne sont pas des détails techniques. Ils révèlent une cohérence politique : préserver l’ordre économique dominant tout en désignant l’étranger comme responsable de ses conséquences sociales.
Il n’existe pas de vote innocent
Soutenir le FN-RN, même avec embarras, même « du bout des lèvres », même au nom de la protestation, n’est pas un acte politiquement neutre. Certes, il ne faut pas prétendre que toutes les personnes qui votent RN sont animées par une haine consciente ou qu’elles adhèrent subjectivement à chacune des thèses du parti. Beaucoup y expriment une peur, une colère, une détresse, un sentiment d’abandon ou une défiance envers des institutions qui les ont effectivement méprisées.
Mais une intention subjective ne suffit pas à annuler les effets objectifs d’un choix politique.
Voter RN, reprendre ses mots, diffuser ses obsessions, traiter ses thèmes comme des évidences ou présenter ses propositions comme une réponse acceptable à la crise sociale, c’est accréditer le point de vue qui rend l’exclusion possible. C’est renforcer une organisation dont le projet repose sur l’inégalité des droits, le soupçon envers l’étranger et la fragmentation de la solidarité.
On ne naît pas facho : on le devient.
On le devient en s’habituant aux mots qui séparent. On le devient en acceptant qu’un voisin, un collègue, une famille ou un patient soient jugés moins légitimes parce qu’ils ne correspondraient pas à une identité nationale imaginaire. On le devient lorsque l’on renonce à chercher les causes de la misère dans les rapports économiques et que l’on accepte de les projeter sur plus précaire que soi.
La formule « fâché, pas facho » de Mélenchon ne peut pas servir d’absolution politique. La colère est réelle, mais elle ne justifie pas tout. Elle n’est pas, par nature, fasciste ; elle peut devenir lutte collective, organisation syndicale, défense des services publics, entraide concrète, combat antiraciste, association, grève, solidarité avec les sans-papiers ou mobilisation contre l’exploitation.
Mais lorsque cette colère se transforme en adhésion à une force politique qui fait de l’exclusion son principe, elle cesse d’être seulement une colère. Elle devient une participation, même partielle et parfois inconsciente, à la diffusion d’une logique fascisante.
Le rôle d’une politique émancipatrice n’est pas de mépriser les personnes entraînées vers ce vote. Il est de combattre sans concession l’organisation qui capte leur souffrance, tout en travaillant à reconstruire les conditions matérielles, affectives et intellectuelles d’une solidarité active.
La solidarité ou la barbarie
La solidarité n’est ni la charité, ni la compassion occasionnelle, ni une fraternité républicaine récitée dans les cérémonies officielles. Elle est une nécessité vitale.
Les sociétés humaines n’ont jamais survécu grâce à la pure concurrence des individus. L’espèce humaine elle-même n’aurait pas traversé les maladies, les famines, les catastrophes, les migrations, les guerres et les transformations de son milieu sans des formes de coopération, de soin, de transmission, de protection mutuelle et de production collective de ses conditions d’existence.
Nous ne vivons pas seuls. Nous ne produisons pas seuls. Nous ne nous soignons pas seuls. Nous ne vieillissons pas seuls. Nous ne pouvons pas durablement accroître notre puissance de vivre en diminuant celle des autres.
Dans une perspective spinoziste, l’être humain n’est pas une substance isolée, auto-suffisante, souveraine par nature. Il est un être de relations, affecté par les autres et capable de les affecter. Sa puissance d’agir varie selon les rencontres, les institutions, les formes de vie et les conditions matérielles auxquelles il est associé.
La solidarité désigne alors la possibilité de composer nos puissances plutôt que de les opposer. Elle se manifeste dans le soin, l’entraide, les caisses de grève, le syndicat, l’association, la mutuelle, l’accueil, la lutte contre les violences, la défense collective du logement, de la santé, de l’école et des droits sociaux. Elle n’exige pas que nous soyons identiques ; elle exige que nous reconnaissions notre interdépendance.
L’extrême droite produit l’inverse. Elle organise les affects tristes : la peur, le ressentiment, le désir de punir, l’humiliation retournée contre plus faible que soi, la nostalgie d’un ordre imaginaire et la haine dirigée contre des boucs émissaires. Elle ne compose aucune puissance commune ; elle fabrique des impuissances isolées, puis les place sous l’autorité d’un ordre identitaire.
Elle prétend défendre le peuple, mais elle le divise. Elle prétend protéger la société, mais elle apprend à ses membres à se craindre. Elle prétend restaurer la communauté, mais elle substitue à la solidarité une hiérarchie des appartenances et des droits.
L’antifascisme implique une rupture
On ne peut pas adopter une ligne véritablement antifasciste sans attaquer le capitalisme actuel.
Le capitalisme contemporain ne se réduit pas à l’exploitation du travail. Il organise la mise en concurrence des vies. Il transforme le logement en actif financier, la santé en dépense à réduire, l’éducation en instrument d’employabilité, les services publics en coûts et les droits sociaux en charges. Il fragilise les travailleurs, isole les individus, rend les existences incertaines et accumule la richesse entre les mains d’une minorité. En finir avec le totalitarisme ordinaire/)
Il produit ainsi les affects tristes, au sens de Spinoza, dont l’extrême droite fait son matériau politique.
Le RN ne combat pas ce système. Il ne remet pas réellement en cause l’accumulation patrimoniale, le pouvoir des actionnaires, la concentration des richesses, les profits exceptionnels ou la domination de la finance. Ses votes contre l’augmentation du SMIC, l’indexation des salaires sur l’inflation, le développement du logement social, la revalorisation des fonctionnaires, le rétablissement de l’ISF et la taxation des superprofits montrent qu’il préfère préserver l’ordre économique tout en modifiant la manière dont ses victimes sont désignées.
L’extrême droite ne supprime pas l’exploitation : elle en nationalise la cible. Elle ne met pas fin à la pénurie : elle en organise l’accès discriminatoire. Elle ne redistribue pas les richesses : elle détourne les colères vers ceux qui en possèdent le moins.
C’est pourquoi l’antifascisme ne peut pas se réduire à sauver, tous les cinq ans, un ordre politique qui entretient les causes de la catastrophe. Il doit être social, libertaire, internationaliste et anticapitaliste. Il doit refuser les fausses questions imposées par l’extrême droite.
La question n’est pas de savoir quelle population devrait accéder prioritairement à des ressources déclarées rares. La question est de savoir pourquoi une société riche accepte que le logement, les soins, l’énergie, l’alimentation et l’éducation soient soumis à la loi du profit.
La question n’est pas de savoir qui « coûte » à la nation. La question est de savoir qui accapare les richesses produites collectivement, bénéficie de l’évasion fiscale, perçoit les dividendes, privatise les biens communs et fait payer aux plus pauvres le prix de crises qu’ils n’ont pas créées.
La question n’est pas de protéger une identité nationale imaginaire. La question est de construire des formes de vie dans lesquelles des êtres différents peuvent vivre ensemble sans que leurs différences soient transformées en prétexte à leur domination.
Refuser le fascisme, c’est refuser que la peur devienne une manière de gouverner. C’est refuser que l’identité devienne un critère d’accès aux droits. C’est refuser que la misère soit administrée au lieu d’être abolie.
Il ne suffit plus de faire barrage au dernier moment. Il faut ôter au fascisme ce qui le nourrit : la précarité, l’abandon, la concurrence généralisée, le racisme institutionnel, l’isolement et la peur.
La solidarité n’est pas une sensiblerie. Elle est la condition de notre survie collective, l’intelligence de notre vulnérabilité commune et la forme concrète de notre puissance d’exister ensemble.
Le 15 septembre 2026
Daniel Adam-Salamon
Activiste libertaire des droits de l’Homme